Pèlerinages du ciel dans le Garhwal

Par Gary Lawrence
Mise à jour le 20 Sep 2018

Pèlerinages du ciel dans le Garhwal

Dans le nord de l’Inde, une région au cadre spectaculaire est le théâtre d’excursions qui sortent vraiment de l’ordinaire. Bienvenue dans le Garhwal, l’Inde himalayenne où les dieux hindous ont élu domicile.

Crédit : Gary Lawrence
Crédit photo: Gary Lawrence

« Allez-y, servez-vous, prenez-en autant que vous le voulez! », me dit le vieil homme en pointant du doigt ses mandariniers.

Je venais à peine de quitter à pied Ukimath quand il m’a aperçu, la coulisse dans le dos et le front perlant de sueur.

Sans doute est-il habitué à aider les passants, car chaque année, des milliers de pèlerins empruntent le sentier qui passe devant sa maison en pierres sèches, en route pour Tungnath, le temple de Shiva le plus élevé du monde (3 680 m).

Pour y arriver, certains se farcissent à pied des dizaines de kilomètres depuis Haridvar ou Rishikesh, villes sacrées situées sur les rives du Gange. Pour ma part, j’ai emprunté en voiture la spectaculaire route de 240 km qui relie Rishikesh à Ukimath, mignon village perché sous les sommets himalayens enneigés, dans un cadre naturel hors de ce monde.

Dans le Garhwal, partie ouest de l’Uttarakhand, le décor coup-de-poing fait mal à la mâchoire, tant il laisse perpétuellement bouche bée : pics acérés, hautes falaises, vallées verdoyantes, cultures en terrasses, lacs glaciaires, routes aussi vertigineuses que sinueuses…

En fait, cet État limitrophe du Tibet et du Népal est situé si près du ciel que les hindous l’ont surnommé Dev Bhoomi, la terre des dieux. D’où la présence de nombreux temples et sentiers de pèlerinage, dont celui sur lequel je chemine.

Pour aller saluer Shiva dans son plus haut logis, j’emprunte d’abord le sentier qui mène au lac Deoriyatal, en compagnie de mon guide indien Rohit (en chaussures de ville) et d’un porteur tibétain (en gougounes malgré les 5°C ambiants). Une grimpette peu ardue, mais qui exige tout de même un minimum de cardio (et de vrais souliers de rando), surtout avec un sac à dos rempli à ras bord, question de parer à toute éventualité météorologique en ce mois de février.

Tout au long de cet enivrant parcours de 7 km, en grande partie pavé de pierres, les panoramas sont à couper le souffle – littéralement, puisque l’oxygène se raréfie petit à petit. Derrière moi, l’imposante muraille blanche du Kedarnath (6 900 m) domine ; sur les côtés, l’effet mille-feuilles des cultures en terrasses, vert et ondoyant, adoucit les vallées; devant, une resplendissante forêt de rhododendrons embaume bientôt l’air et enjolive l’aire que nous traversons.

Un lac d’altitude et d’attitude

Après quatre heures d’efforts modérés, j’arrive au mignon lac Deoriyatal, joyau liquide incrusté dans un plateau-diadème qui s’étale à 2 438 m d’altitude, au cœur d’un vaste cirque de sommets empanachés de neige. « C’est ici qu’on passe la nuit, j’espère que ça te va? », dit Rohit. Tu parles!

Au campement où trônent cinq tentes en prêt-à-pioncer, trois cuistots venus du village de Sari, à 4 km tout en bas, s’affairent déjà à mitonner ce qui deviendra un excellent dal – un cari de légumineuses – sous la supervision quasi obsessive de Rohit, qui contrôle la qualité de tout ce qui mijote dans les casseroles. « Je n’ai pas envie que tu attrapes une bactérie, sinon demain la montée sera pénible! », dit-il. Dehors, l’air est frais et chargé d’odeurs de conifères, le ciel est semé d’étoiles et je ne tarde pas à aller rejoindre Morphée, une fois enfourné mon plat au coin du feu.

Après une nuit à roupiller bien au chaud dans le cocon de mon sac momie, je pars pour Sari avec Rohit; le porteur népalais est reparti la veille sans demander son reste… mais en finissant tous ceux du repas.

Normalement, j’aurais dû emprunter le sentier de 16 km qui suit une splendide crête – une rando en montagne russe de 7 h –, puis dormir à Chopta le soir suivant, avant de mettre le cap sur le temple de Tungnath le lendemain. Mais le temps me manque et l’hébergement se fait rare, en cette fin de saison hivernale. Je monte donc à nouveau à bord d’une voiture pour gagner Chopta en 40 minutes, et c’est bien tant mieux : la route, bordée de pins altiers, serpente le long d’une falaise qui se jette dans le fond d’une vallée à la verticale particulièrement dramatique. Tout retourné, je suis.

À Chopta, minuscule bled sans électricité et sans âme posté à 2 938 m, une arche indique la voie à suivre pour aller rendre visite à Shiva, le dieu créateur à la peau bleue, qui possède la connaissance universelle et dont la longue chevelure cache la source du Gange, selon la croyance populaire.

Malgré le froid et les plaques de neige qui subsistent, les pèlerins sont nombreux à emprunter le sentier l’hiver. En effet, les hindous se font un devoir de révérer leurs dieux toute l’année, a fortiori quand ils sentent qu’ils se rapprochent de leurs lieux de séjour Le Garhwal comporte justement une multitude de sites sacrés qui permettent tous de faire de renversantes randonnées, plus ou moins difficiles. Celle qui mène au temple de Tungnath est plus qu’accessible : la montée, tout en douceur et en lacets, s’effectue en totalité sur un sentier pavé de pierres, pour faciliter les déplacements des pèlerins.

Il faut dire que pendant la mousson d’été, les sentiers du Garhwal deviennent rapidement impraticables s’ils ne sont pas aménagés en dur. Ce fut particulièrement le cas en juin 2013, quand des pluies diluviennes ont entraîné la mort de 60 000 personnes lors d’énormes glissements de terrain. « Tu te rappelles le temple dédié à Parvati que tu trouvais joli, demande Rohit? On a dû le déplacer pour élargir la chaussée, cette année-là. Tout le monde croit que c’est la colère de Shiva, l’époux de Parvati, qui est à l’origine de cette catastrophe. »

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Crédit photo: Gary Lawrence

À mesure que j’avance, les Chowkhamba, Nanda Devi, Neelkanth et Kedarnath – des sommets tous plus extraordinaires les uns que les autres – se profilent autour de moi. Hélas, trois fois hélas, je ne les vois pas : bien que Surya, le dieu du soleil, nous ait furtivement gratifiés de ses rayons, jamais le rideau nuageux ne s’est ouvert.

C’est après trois heures de marche lourde et lente que le petit temple de Tungnath émerge finalement de la grisaille ambiante et sous un ciel plombé, dans une ambiance digne de Game of Thrones. « Évidemment, il est fermé, dis-je en tentant de pousser la petite porte de bois fendillé. Comme les églises chez nous. »

« C’est l’hiver, rien de plus normal, dit Rohit. Mais au moins, il nous reste le Chandrisilla. » À 1,5 km en amont du temple de Tungnath, le sommet de cette montagne, perché à 4 000 m, forme une sorte d’esplanade merveilleuse, d’où l’on jouit d’une vue panoramique à 360 degrés sur une mer de pics.

C’est en tentant de m’y rendre que je suis tombé sur deux Australiennes aux vêtements détrempés. « Nous arrivons du Chandrisilla, mais il y a beaucoup de neige et nous avons glissé! », disent-elles.

« Shiva a dû vous protéger, dit Rohit. En cette saison, le passage pour se rendre au sommet est très étroit, c’est un chemin de crête instable et en glissant, vous auriez pu tomber dans le vide et y laisser votre peau! »

En voilà assez pour m’ôter l’envie d’aller plus loin. Tant pis pour l’intérieur du temple, tant pis pour la vue panoramique. De toute façon, de là-haut, il n’y a rien à voir : le sommet du Chandrisilla est noyé sous une masse nuageuse. Et puis après tout, quand on part à la rencontre des dieux hindous, n’est-ce pas davantage vers le ciel plutôt que vers l’horizon qu’il vaut mieux porter son regard?

Les routes du Garhwal

Parcourir le Garhwal en voiture, c’est assister à un spectacle aussi saisissant qu’incessant. On croise des camions gaiement peinturlurés, une famille entière assise sur une moto ou des motocyclistes qui transportent des objets démesurés, des camionnettes qui croulent sous le poids de leur chargement… Sur l’accotement déambule aussi toute une galerie de personnages : de vieux sadhus (des ascètes qui ont renoncé à tout), des pèlerins chargés d’offrandes, des femmes aux saris multicolores, des gamins qui s’amusent avec un rien. Le long du Gange, les villages bigarrés s’accrochent au-dessus des eaux, les plages de sable blanc se suivent et les eaux turquoise contrastent avec l’abondante végétation. Qu’on passe 30 minutes ou toute la journée à sillonner ces routes, on ne s’ennuie jamais…

Crédit : Gary Lawrence
Crédit photo: Gary Lawrence

Char Dham, le pèlerinage des Quatre sièges

C’est dans les hauteurs himalayennes du Garwhal que se trouvent quatre des sites hindous les plus sacrés, soit Gangotri, Kedarnath, Yamunotri et Badrinath. Chacun marque la source, ancienne ou actuelle, d’un fleuve sacré – le Gange, la Mandakini, la Yamuna et l’Alaknanda – et comporte un temple dédié à Vishnu ou à Shiva. Tous donnent lieu à des randonnées époustouflantes tout en permettant d’être un témoin privilégié de la ferveur religieuse qui anime les hindous.

Praticopratique

  • Entre autres compagnies aériennes, Air France offre de 5 à 7 vols par semaine pour Delhi, selon la saison, au départ de Montréal.
  • Le Garhwal se visite idéalement de la mi-septembre (après la mousson, excellent pour le rafting) à juin et surtout à l’automne et au printemps, pour la rando.

Hébergement

Le Tourist Rest House d’Ukimath est relativement vétuste et rudimentaire, mais une nouvelle section a récemment été inaugurée. Bouffe correcte, personnel réservé mais sympa, et surtout points de vue renversants sur le massif de Kedarnath, surtout à l’aube.

Depuis plus de 15 ans, l’agence Les Routes du monde organise des voyages en Inde en formule sur mesure ou sous forme de circuits, qui permettent de sortir des sentiers battus par le tourisme de masse. Robert Bérubé, propriétaire de l’agence, connaît l’Inde comme le fond de sa poche et y a séjourné au moins 45 fois. Ses guides sont devenus ses amis et se lient aussi souvent d’amitié avec les Québécois que Robert leur confie.

L’auteur était l’invité d’Air France et des Routes du monde.


À lire aussi: Guide du parfait pèlerin en Inde

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